|
|
||
| Accueil/Le désir d'enfant/L'avis d'une psy | |||
|
LES ALEAS DU DESIR D'ENFANT : A propos de la demande parentale dans l'assistance medicale à la procreation par Geneviève Delaisi de Parseval |
|||
| Historique du désir d'enfant | |||
|
L'expression "désir d'enfant" est historiquement datée dans les représentations françaises.
Ce "mot-valise" a vu le jour au début de la contraception ; il repose sur le fantasme de toute-puissance
et de maîtrise, comme si les sujets humains devaient, en toutes circonstances, avoir un point de vue
parfaitement rationnel sur la décision, soit de vouloir soit de ne pas vouloir un enfant.
Est ainsi né le mythe contemporain de l'enfant désiré. Soit " bien parti dans la vie " parce que désiré,
soit mal conçu, mal désiré, par conséquent mal parti et donc éventuellement "avortable".
Représentation au demeurant parfaitement réifiante du désir (sous la forme de : " J'ai un désir de... ") et qui se fonde sur un contresens : un désir n'est pas en effet un sentiment immédiat et clairement ressenti. C'est dans la relation que se construit le désir ; et, pour un psychanalyste, c'est dans l'après coup seulement que l'on a connaissance de son propre désir.
L'idéal de maîtrise des corps qui est celui de cette fin de siècle a ainsi fait le lit de l'idée que l'on fabrique un enfant puis, en second lieu, de celle que l'enfant est un droit. Représentations imaginaires, en fait. Il n'existe évidemment, dans ce domaine pas plus de toute-puissance de la science que de toute-puissance des parents… Les procréations artificielles ont ainsi fourni un support médical et thérapeutique à ce nouveau désir d'enfant. On pose désormais des " indications médicales " d'assistance médicale à la procréation, y compris dans des cas de stérilités idiopathiques (sans cause médicale, soit 20 % environ des stérilités). Et la confusion désir/demande/offre se retrouve jusque dans les termes de la loi1. Nous sommes passés, en France, depuis le vote, en juillet 1994, de la loi qui réglemente l'AMP - assistance médicale à la procréation -, à la notion de " demande parentale ", forme déclarative et institutionnelle du désir d'enfant. Il ne s'agit plus tant de désir que de jeu avec le désir. Cette expression officielle signe l'avènement, dans l'imaginaire de nos contemporains, d'une conception maîtrisée et médicalisée, en même temps qu'elle indique un dérapage possible. En effet, un " désir-projet d'enfant " qui se trouve contrarié par une raison quelconque flambe vite et a vite fait de se transformer en " désir d'enfant à tout prix2 ". Le désir est exacerbé par l'échec de la maîtrise dans un domaine qui paraît simple (" n'importe qui y arrive, même les analphabètes ", disent souvent avec tristesse et amertume les couples infertiles), auquel répond une offre médicale immédiate ; les deux ensemble (offre et demande en synergie) aboutissant à ces comportements d'acharnement procréatif qui culminent, notamment dans la FIV et ses applications (congélations d'embryons par exemple). |
|||
| L'enfant à tout prix | |||
|
Le fantasme de l'enfant à tout prix pose, on l'a dit, la question du droit à l'enfant qui renvoie à une conception objectale de la procreation, forme tout à fait contemporaine du desir d'enfant. Tout se passe dans ce fantasme comme si, en fondant un couple, les protagonistes avaient, du fait de la sophistication actuelle de la medecine de la reproduction, le droit de revendiquer, de façon parfois un peu paranoïaque, l'arrivee d'un enfant biologique, ne d'eux-mêmes, qui s'" obstinerait à ne pas venir "3 et comme s'ils etaient, en cas d'echec, persecutes de façon injuste par des instances malefiques que la " bonne-mère-bonne-fee-medecine " aurait le devoir et le pouvoir de neutraliser. Les procreations assistees constituent ainsi une sorte de caisse de resonance d'une " histoire " en pleine crise existentielle : celle de la procreation. Mais revenons à l'enfant à tout prix. S'il arrive (" s'il se decide à arriver ", disent souvent les couples), il deviendra, de facto, un enfant precieux, d'autant que sa mère aura dejà elle-même vecu une grossesse precieuse, très surveillee, volontiers pathologisee et surmedicalisee (il y a notamment davantage de cesariennes, davantage d'echographies, etc.) ; cet enfant precieux sera egalement objet de multiples consultations medicales. Où l'on voit que l'equation simple entre reussite d'un projet d'enfant et naissance d'un enfant reel est fondamentalement inadequate : lorsque l'enfant paraît après un long traitement de stérilité, après avoir ete longtemps attendu et desire, la page n'est cependant pas necessairement tournee. Les parents ne parviennent pas toujours à echapper à la fascination qu'exerce sur eux leur enfant miraculeux, cet enfant de la dernière chance, cet enfant sauveur qui leur a permis de restaurer leur narcissisme blesse ainsi que leur integrite sexuelle et sociale entamee par la stérilité. Les procreations artificielles accentuent un fait de societe très general en posant la question centrale de la succession des generations, question qui met le doigt sur le fait que l'expression la plus juste en la matière est, sans doute, celle de " devoir d'enfant ", plus vraie que l'epiphenomène " desir d'enfant ", ou " projet d'enfant "4 . On se doit d'avoir un enfant pour s'acquitter d'une dette transgenerationnelle. On doit egalement un petit-enfant à ses parents. Telle est bien en effet la souffrance majeure des couples qui n'arrivent pas à procreer et, plus que d une blessure narcissique personnelle, ils souffrent de ne pas pouvoir s'acquitter d'une dette. Devoir, deuil et dette constituent sans doute les veritables coulisses du desir d'enfant. Il y a fort à parier que l'on s'accommode differemment des bebes, en cette fin de XXe siècle, depuis qu'on les " fabrique " differemment Il y aurait beaucoup à dire sur la representation de cet enfant desire, programme, et dont on attend beaucoup, qui est devenue celle de cette fin de siècle. De manière schematique, on peut penser que l'enfant n'est plus, comme il l'etait encore au siècle dernier, objet d'un benefice primaire (deux bras qui travaillent, un fils ou une fille qui s occupera de ses parents devenus vieux) ; il est devenu benefice secondaire uniquement, destine par sa seule naissance et son developpement precoce à gratifier ses parents, à fortifier leur narcissisme. Benefice secondaire seulement car, en dehors de ces gratifications narcissiques (et encore s'il repond bien à l'attente de ses parents…), un enfant, on le sait, coûte cher, en investissement, en temps, en argent (c'est encore bien plus vrai pour l'enfant ne après assistance medicale à la procreation). Et il ne rapportera pas grand-chose plus tard sur le plan materiel : ce ne sera que rarement un " bâton de vieillesse " pour ses parents, et il vaudra mieux qu'ils comptent sur leur caisse de retraite que sur leur enfant pour financer leur quatrième âge ! Cela signifie que toute la dynamique du " don et du contredon " entre parents et enfants est desormais inversee, voire deplacee, decalee ; ce qui n'est pas sans consequences amplifiantes pour les " enfants durs à faire ", pris qu'ils seront sans doute eux-mêmes dans une logique de parentification vis-à-vis de leurs parents. Ce seront des enfants à risques psychiques. Citons ici la jolie expression de W. Pasini qui, questionne sur le " bon enfant à venir " dans le cas de couples qui ont des difficultes à en avoir disait ceci : " Les bons enfants à venir sont ceux qu'on peut desirer sans qu'ils soient indispensables. Ce sont des enfants sur lesquels on peut projeter un desir en esperant qu'il ne s'agisse pas d'un besoin […] ceux, au fond, dont on pourrait se passer" 5 Tout psychanalyste ne peut que se mefier de voir le desir erige en loi, de voir le desir (inconscient pour une grande part) rabattu sur un projet conscient (la fameuse demande parentale), de voir le desir, tout-puissant par essence et qui ignore le temps, la mort, la contradiction, prendre forme dans des realisations concrètes. |
|||
| Le "projet parental" | |||
|
La demande parentale intronisee par les lois sur l'assistance medicale à la procreation est une notion instrumentale et scientiste, très approximative du vecu des couples c'est egalement une notion totalement adulto-centree, emblematique d'ailleurs des lois dites " bioethiques ". L'interêt de l'enfant, tel qu'il est envisage dans ces constructions legislatives, ne semble en effet destine qu'à être un faire-valoir du projet parental des adultes. Et on peut se demander ce que l'enfant ainsi conçu pourra penser, une fois adolescent, du fait d'avoir servi à cimenter l'identite de ses parents, d'avoir existe pour leur permettre de se constituer en parents ? N'est-ce pas pousser un peu loin la logique de parentification, dont les psychanalystes savent qu'elle n'a pas, loin s'en faut, que des effets benefiques ? Ces derniers ne sont d'ailleurs pas les seuls à savoir que c'est dans l'après coup seulement que l'on a une connaissance de son propre desir. Les demographes, par exemple, ont montre dans des enquêtes longitudinales6 la très forte versatilite des parents en la matière : telle femme qui, dans un premier temps, declarait ne pas vouloir d'enfant en avait un " supplementaire " trois ans plus tard. La situation inverse n'est pas rare non plus. On sait que certains enfants non desires peuvent être par la suite aimes autant voire plus que les autres. À l'inverse, être très desire n'est pas une garantie de bonheur! La demande parentale s'avère ainsi être une notion profondement inadequate pour cerner l'envie d'enfant chez les êtres humains. Le desir, c'est par essence, ce qui echappe au projet. Donner la vie est un pouvoir qui ne se possède pas ; un enfant n'est jamais un produit. Et il convient de ne pas confondre desir et besoin, enfant decide et enfant desire. Pas plus qu'il ne faut confondre stérilité et maladie mortelle. Pas plus enfin qu'on ne peut, on l'a dit, lire l'arrivee d'un enfant comme une guerison de facto de la stérilité. Une prothèse ne remplace par l'organe defaillant ; c'est seulement un " cautère sur une jambe de bois ". L'assistance medicale à la procreation fonctionne davantage comme une prothèse que sur le mode de la guerison du symptôme de la stérilité. Or, si les differentes prothèses procreatives que sont l'IAD, la FIV, l'ICSI et autres ne sont que des bequilles, si elles ne remplissent qu'une fonction operatoire, elles ne donneront lieu qu'à des " enfants prothèses ", reparateurs du narcissisme blesse de leurs parents ; contre-investissements de leur stérilité donnant lieu à de classiques formations reactionnelles. 7 |
|||
| NOTES | |||
|
|||
| REFERENCES | |||
|
Geneviève Delaisi de Parseval psychanalyste, hôpital Saint-Antoine, Paris, In " Attendre un enfant, Désirs et représentations", de Jacques Dayan, Spirale n°6, Editions Eres, 1997, avec l'aimable autorisation des editions erès |
|||